Quand l’Europe solidaire rend la Grèce solitaire

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La construction européenne entre dans une phase décisive de son existence, qui semble plus que jamais menacée par un manque de ce qui a toujours constitué la clé de son succès; la solidarité. Nous sommes certes dans une époque différente avec un contexte politique différent d’il y a à peu près cent ans, mais il se trouve que les livres d’histoire nous ont appris à quel point l’humiliation du peuple allemand après le traité de Versailles de 1919, humiliation aussi bien financière que politique, a été insupportable et a résulté dans l’horreur qu’a constitué la seconde guerre mondiale, ayant canalisé la haine et la violence envers des boucs-émissaires bien connus. S’il n’est pas possible, encore une fois, de faire une comparaison exacte entre ces deux évènements, il ne faut tout de même pas sous-estimer les effets qu’une telle humiliation, que subit la Grèce depuis 5 ans et qui semble loin d’être terminée, peut avoir dans le futur.

Un mot d’ordre: l’austérité

Les mesures adoptées lors du sommet des chefs des Etats de la zone euro du lundi 13 juillet sont extrêmement dures et punitives envers la Grèce. L’accord ne fait en quelque sorte que reporter et prolonger la crise qui semble loin d’être terminée. Le gouvernement grec a fait voter en date du 15 juillet au Parlement une rationalisation du régime de la TVA ainsi qu’une réforme assurant la viabilité du régime des retraites et devra dans un avenir proche adopter des réformes sur une réduction des dépenses publiques, une réforme fiscale ainsi qu’une réforme assurant l’indépendance de l’organisme des statistiques. En somme, des mesures qui à court terme amplifieront encore la récession et feront grimper la dette publique.

A cela s’ajoutent de nombreuses mesures structurelles à moyen et à long terme. Si certaines de ces réformes sont nécessaires, d’autres sont pourtant plus contestables, notamment quant à leur effectivité. Il en va ainsi du Fonds indépendant des actifs grecs réalisées sur des privatisations qui devra se charger de monétiser ces valeurs à hauteur de 50 milliards d’euros d’ici 2018, somme jugée complètement irréaliste par de nombreux économistes. En son sein, 50% des fonds devraient servir à recapitaliser les banques, 12,5 milliards au désendettement et 12,5 milliards devraient prendre la forme d’investissement pour tenter de relancer la croissance du pays, ce qui au regard du fait que ce montant de 50 milliards ne sera très vraisemblablement pas atteint, semble pour l’instant tout de même très hypothétique.

Une situation difficilement gérable pour le peuple grec qui s’était largement prononcé à l’encontre des mesures d’austérité prônées par les institutions européennes lors du référendum du 7 juillet. En tout cas, il s’agit de l’expropriation du pays dans les mains de créanciers privés. S’y ajoute un droit de regard des créanciers publics sur toutes les réformes structurelles importantes qui pourront être votées au Parlement dans les prochaines années. L’humiliation est totale et la Grèce semble désormais bien seule et résignée dans son combat. Le premier Ministre Alexis Tsipras qui s’est battu pour représenter dignement son pays dans le bras de fer qui l’a opposé à l’Europe tout au long de ces derniers mois a été contraint d’admettre, lors d’une allocution télévisée du mardi 14 juillet, que le troisième plan d’aide était un texte auquel « il ne croit pas », mais qu’il « a signé pour éviter le désastre au pays ».

L’absence d’un plan d’investissement audacieux et concret

En contrepartie des réformes exigées par Athènes, le plan adopté lundi 13 juillet prévoit une aide, qui doit être qualifiée de considérable, de 80 milliards d’euros à la Grèce d’ici 2018 financée à travers le mécanisme européen de stabilité, ainsi qu’un abaissement des taux d’intérêts et un rééchelonnement, c’est-à-dire un report dans le temps du remboursement de la dette, si les réformes voulues par les créanciers sont appliquées. S’y ajoute un financement urgent devant permettre à la Grèce de rembourser sa dette envers le FMI et la Banque centrale européenne et qui devrait donner la possibilité aux banques de rouvrir leurs portes à partir de la semaine prochaine. De plus, est envisagé un versement potentiellement déterminant de 35 milliards d’euros d’investissements du « plan Juncker » pour relancer la croissance. Cependant, rien n’est précisé sur les modalités concrètes d’application de ces fonds, ce qui est très regrettable, surtout en considération du fait que les créanciers européens ne manquent pourtant pas d’imagination quand il s’agit d’infliger des mesures d’austérité à la Grèce.

Il est important de saisir, peu importe le montant des 80 milliards, que la solidarité européenne ne se mesurera pas au regard du montant alloué aux Grecs, mais quant aux capacités à relancer son économie et à aider le peuple grec notamment à travers une plus grande coopération dans la lutte contre la corruption pour permettre l’instauration d’une réelle justice sociale et pour assainir les comptes publics. Les aides que la Grèce a touché jusqu’ici à travers les deux premiers « plans de sauvetage » sont allés à 90% dans le secteur bancaire. Il n’y a pas de solidarité dans le fait d’allouer des sommes à la Grèce qui seraient quasi-exclusivement dédiées à leur permettre de développer une capacité de remboursement de leurs dettes et qui ne profiteraient pas à la relance de leur économie. On ne peut que s’étonner de voir tant de responsables politiques parler de gestes de grande solidarité envers la Grèce, sachant que le pays compte plus de 40% de pauvres et un taux de chômage des jeunes de 60%, dont de nombreux ont déjà été contraints de quitter leur pays il y a longtemps pour trouver un emploi qui leur permette de vivre en dignité.

La position intransigeante envers la Grèce n’est pas cohérente

Si les marchés financiers sont aujourd’hui devenus essentiels dans le financement des investissements ainsi que pour le remboursement des dettes contractées par les Etats, leurs intérêts et les intérêts financiers des Etats ne peuvent pas l’emporter sur les intérêts d’un peuple entier sur le long terme, surtout au regard de la misère qui règne en Grèce. C’est une équation qui est vouée à l’échec. Le reconnaître trop tard serait une erreur grossière tant la riposte populaire risquerait d’être violente. Il faut être assez lucide pour stopper cette perversion des rapports entre Etats et marchés financiers à un moment.

Il faut aussi s’interroger sur ce manque de solidarité qui caractérise l’Europe d’aujourd’hui et qui l’éloigne considérablement des idéaux que portaient en eux les pères fondateurs. Aujourd’hui, l’Europe met en avant dans ses discours la grande solidarité qui la caractériserait à l’égard du peuple grec tout en laissant mourir des milliers de personnes dans la misère et la pauvreté. Nombreux sont les femmes et hommes politiques, notamment dans les pays les plus intransigeants, qui clament sur un ton de donneurs de leçons que les Grecs devraient «  enfin faire leurs devoirs » en négligeant volontairement que le pays a été longtemps miné par la corruption et qu’en raison notamment de son histoire bouleversée et des structures féodales en place, une telle conversion ne peut se faire du jour au lendemain en tant qu’il s’agit d’un processus politique, lent et redondant par nature.

Le plus insupportable cependant consiste dans le fait que ces personnes nient que la responsabilité n’est pas entièrement imputable à la Grèce et au-delà nient devant le monde entier que la Grèce a accompli des réformes sans précédent au cours des 5 dernières années. La Grèce est pourtant le pays européen qui a le plus réduit ses déficits, qui se tablaient à -15% du PIB en 2009 et ont été ramenés à -3,5% en 2014, année à la fin de laquelle elle a même réussi à dégager un léger excédant primaire (+0,4%). Le comble de l’hypocrisie a été atteint par le ministre des finances finlandais qui a estimé que « La Grèce n’a rien fait depuis 50 ans », ce qui est strictement inacceptable comme exclamation tellement elle est mensongère et fausse.

Il s’agit là des genres de discours qui suscitent la haine et la violence du fait qu’ils sont profondément injustes et l’histoire aurait du nous apprendre qu’il faut être extrêmement vigilent en ce qui concerne le fait, notamment en Europe, de vouloir donner des leçons de morale aux autres, surtout quant elles sont aussi fausses et infondées.

La responsabilité de la mauvaise gestion de la crise est partagée

Ceux qui défendent la position la plus intransigeante envers la Grèce ne peuvent pas nier que l’échec grec est aussi en partie imputable à l’Europe. Les dérives des finances publiques grecques ne datent pas de hier, et il en va de même de la corruption et de l’injustice sociale qui règnent dans le pays, mais les institutions européennes n’ont jamais apporté leur aide à la Grèce pour tenter de combattre ces fléaux. La France et l’Allemagne ont au contraire, notamment à travers l’industrie de l’armement, considérablement profité des exportations qu’ils ont pu réaliser à travers les achats grecs. En guise d’illustration, entre la période de 2006 à 2010, la Grèce a été le premier client d’achat d’armes en provenance d’Allemagne et le troisième client pour les achats d’armes françaises.

Il en va de même en ce qui concerne la lutte contre la fraude fiscale. Pour en donner une illustration, certes partielle mais tout de même intéressante, en 2010, la ministre de l’Economie francaise Christine Lagarde met la main sur un document confidentiel qui contient le nom d’évadés fiscaux grecs en Suisse, notamment auprès de la banque HSBC, mis à découvert par le lanceur d’alerte Hervé Falciani. La ministre transmet cette liste au premier ministre grec Giorgos Papaconstantinou, liste qui par la suite est naturellement condamnée à disparaître très vite tant elle met en cause les capitaux de l’entourage le plus proche du premier ministre lui-même et de nombreux acteurs du système politique et institutionnel grec.

L’Europe avait parfaitement conscience des problèmes liés à la corruption et les cures d’austérité qui ont été infligées à la Grèce auraient du être couplées à une lutte active contre la corruption et l’évasion fiscale, un rôle que l’Europe n’a pas assumé, notamment aussi en partie en raison de règles fiscales qui ne lui ont pas permis de mener ce combat, connaissant la réticence qu’ont eu certains pays européens, dont notamment le Luxembourg, à coopérer dans la lutte contre la fraude fiscale et l’échange automatique d’informations. En ce sens, une fuite très importante de capitaux a eu lieu au cours des dernières années de la Grèce vers d’autres pays européens et les riches grecs, qui ont évadé une grosse partie de leur richesses à l’étranger, se sont longtemps appuyés sur le refus des banques d’autres pays européens (la Suisse mais aussi France, l’Allemagne etc..) à coopérer et à transmettre les données bancaires de ces clients à l’administration fiscale grecque.

Au-delà de ces éléments, il convient d’affirmer aussi que les plans de sauvetage accordées à la Grèce n’ont pas eu les résultats escomptés. Ainsi, la « Troika » a notamment mal apprécié les estimations de croissance en Grèce, nettement moins importantes que prévues (contraction du PIB prévue entre 2009 et 2012 de 5,9% alors qu’en réalité elle était de 20%) ainsi qu’en matière de chômage (qui a frolé les 25% en 2012 contre 12% de prévus). Le FMI, qui plaide désormais pour un effacement partiel de la dette grecque, a reconnu ces échecs, contrairement aux institutions européennes qui préfèrent pointer du doigt la Grèce.

Que la Grèce ait fait de nombreuses bêtises dans la conduite de sa politique budgétaire dans les années d’avant crise est indiscutable, et elle est la première responsable de sa situation précaire, mais l’Europe ne peut pas nier sa part de responsabilité dans ce désastre politico-financier qui est devenu un fiasco humanitaire et la position intransigeante de l’Europe dans son ensemble, car c’est cette position qui l’a emporté le weekend du 12 juillet, est injuste car elle vient nier sa part de responsabilité dans la crise grecque. Il n’importe pas d’accuser ni l’une ou l’autre des parties, que ce soient les partisans d’une plus grande solidarité ou ceux qui prônent la continuation de l’austérité. Ce ne sera pas en se divisant que l’Europe avancera, mais plutôt en reconnaissant un échec collectif dans lequel chacun doit assumer sa part de responsabilité. Les Grecs doivent mener davantage de réformes structurelles et le peuple grec doit en contrepartie pouvoir bénéficier de réels engagements de la part des créanciers sous forme d’aides massives dans l’investissement et la relance de son économie, notamment dans des secteurs prometteurs tels les services, le tourisme ou encore éventuellement les nouvelles technologies. Si l’Europe échoue à le faire, elle est condamnée à échouer dans son ensemble, et des divisions profondes resurgiront qui la feront reculer sur le plan géopolitique de deux siècles.

Qui paye réellement pour les Grecs?

Un autre élément qu’il est nécessaire d’éclairer est la fausse idée selon laquelle les contribuables européens payeraient tant d’argent pour les Grecs. Il est faux et mensonger d’affirmer quelque chose de pareil. Le contribuable européen n’a pas payé le moindre centime d’euro depuis l’avènement de la crise grecque. La suppression partielle de la dette grecque en 2012 a été une suppression volontaire de la part des banques, qui reposait sur des créances purement privées.

Les aides à la Grèce de la part des pays européens se décomposent de deux façons. D’un côté, les aides accordées à travers le Fonds européen de stabilité financière, réunissant des fonds publics des 19 pays de la zone euro en fonction de leur taux de croissance et de leur population qui bénéficie de la confiance des investisseurs en profitant de la fameuse note « AAA », permettent aux pays de la zone Euro de se financer sur les marchés financiers à des taux favorables et de prêter de l’argent à la Grèce sous forme de « plans de sauvetage » que cette dernière remboursera sur une durée déterminée en contrepartie de taux d’intérêts plus ou moins élevés.

De l’autre côté, les subventions à la Grèce proviennent d’aides bilatérales, mécanisme par lequel les Etats empruntent directement sur les marchés financiers en se portant garants et en prêtant à la Grèce sous cette seconde forme. Dans aucun des deux cas, le contribuable européen n’est sollicité. Les Etats vont emprunter sur les marchés financiers pour prêter à la Grèce, ce sont donc des opérations extra-budgétaires, pour lesquels ils touchent en contrepartie des intérêts sur la dette. Dire de ce fait que le contribuable aurait fait assez de concessions à la Grèce est strictement faux.

Pour que le contribuable européen soit sollicité, il faudrait que la Grèce ne rembourse pas une somme importante de sa dette à l’égard des pays membres de l’Euro, une part dépassant largement les intérêts encaissés par les Etats prêteurs sur cette dernière et aussi importante que les services financiers de l’Etat et notamment le Trésor public d’un des pays respectifs de la zone euro ne pourrait plus réaffecter les créances des investisseurs sur d’autres produits étatiques de diverses formes. En clair, un scénario duquel nous sommes tout de même très loin. A l’inverse, dégager des fonds importants en faveur de la Grèce qui permettent, en parallèle de réformes structurelles nécessaires notamment en vue d’instaurer une réelle progressivité et justice fiscale, à son économie de se reconstruire en donnant des aides concises là où elles sont nécessaires, pourrait revenir nettement moins cher aux pays européens que le troisième « plan de sauvetage » qui est comme les deux précédents plans davantage un « plan de survie » à court terme qui ne donnera pas à la Grèce la possibilité de se défaire de sa dette colossale et de sortir de la crise.

La crise grecque révèle l’échec profond de la gouvernance de la zone euro

De toute ces discordances ressort la nécessité de créer une réelle gouvernance de la zone euro qui permette de prendre des décisions à une majorité absolue et n’offre pas la possibilité à un seul pays d’émettre son véto ou, comme c’est le cas de l’Allemagne actuellement, de tout simplement influer de manière déterminante sur le sort d’autres pays de la zone euro. Dans le cadre d’une telle institution, il serait possible de négocier de manière équitable les questions déterminantes de politique budgétaire qu’elles concernent le rôle de la Banque centrale européenne notamment quant à son incapacité à directement accorder des prêts aux Etats et à disposer des instruments pour influer sur une dévaluation de l’euro, même si cette question se pose moins en ce moment, ou les questions qui concernent un rapprochement des règles fiscales européennes. Une telle gouvernance devrait à terme aussi pouvoir reposer sur un budget propre de la zone euro ainsi que sur un système de mutualisation, au moins partiel, des dettes souveraines. Les questions fiscales qui se posent en Europe devront enfin pouvoir se débattre de manière contradictoire devant une instance démocratique qui ne peut être le Parlement européen, mais doit être constitué exclusivement des pays membres de la zone euro.

L’enjeu du sauvetage de la Grèce et d’une inflexion de la politique à l’égard des pays européens du Sud est celui de sauver la paix en Europe sur le long terme

Dans tous les cas, il est important de saisir que ce nouveau plan de sauvetage doit assurer des possibilités de croissance et de développement de l’économie grecque, et non pas seulement permettre de profiter aux créanciers et servir au renflouement des banques comme cela a été le cas jusqu’ici malheureusement. Toutefois, avec le nouveau dispositif qui s’annonce, rien n’est moins sur, tant les projets d’investissements sont peu définis jusqu’à l’heure actuelle. L’enjeu est cependant crucial car l’Europe joue avec le feu. En effet, l’humiliation que subit le peuple grec risque de se retourner violemment contre l’Europe si elle se révèle incapable à gérer la crise grecque, tout comme les crises dans d’autres pays européens du Sud tels l’Italie, l’Espagne ou le Portugal qui font face à des taux de chômage, notamment des jeunes, extrêmement élevés.

Priver durablement toute une génération de jeunes européens de réussir leur vie de manière digne par le travail et le mérite, comme c’est le cas actuellement, signifiera très probablement le début de la fin du projet européen et de la paix et solidarité qui lui sont associées. Il faut espérer qu’il ne faudra pas en arriver jusque là avant de se rendre compte que la misère d’un peuple est beaucoup plus insupportable que l’idée d’un audacieux geste de solidarité de la part de ses partenaires.

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