La crise migratoire signe l’arrêt de mort de la solidarité européenne

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© Ammer Dessin d’Ammer, Pays-Bas.

Les migrations humaines sont aussi vieilles que l’humanité elle-même. De tout temps, l’homme a migré vers des terres nouvelles, dans l’espoir d’un avenir meilleur. En même temps, la migration des peuples est, et a toujours été, reçue dans l’opinion publique avec méfiance et mépris. Nous naissons dans un pays et y vivons souvent depuis notre existence sur terre, par conséquent il n’y a aucune raison que d’autres ne fassent pas pareil. L’histoire nous a appris que nous vivons à des époques très dangereuses lorsque l’étranger est considéré comme l’ennemi à travers une réticence voire une peur ou haine qu’il peut inspirer à large échelle.

Au lieu d’argumenter de manière rationnelle et de chercher une solution viable qui tienne compte de nos propres intérêts ainsi que de la misère et de la détresse de ces migrants, fuyant l’enfer, nous préférons nous cacher derrière des exclamations tant superficielles que faussées telles « l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde » ou « l’Europe n’a pas les moyens d’accueillir les migrants ». Cette méfiance à l’égard de l’étranger nous permet de manière extrêmement efficace de canaliser notre haine et notre violence envers des individus bien déterminés, à la fois pour les culpabiliser et surtout pour nous déculpabiliser et pour permettre à une partie du corps social de se souder davantage. Comme disait Sartre: « l’enfer c’est les autres ». Le résultat est le repli sur soi, le mépris de l’autre et in fine la guerre. C’est l’histoire classique de l’Europe au fil des derniers siècles et de nombreuses civilisations à travers les temps.

Un manque de solidarité récurrent

Le moindre qu’on puisse dire est que la construction européenne a connu de meilleurs jours, notamment pour ce qui est de la mise en oeuvre de mesures politiques faisant preuve d’audace, de bon sens et surtout de solidarité. Après les négociations humiliantes que l’Europe a entretenu pendant ces derniers mois avec la Grèce, confrontée à une crise humanitaire avec un seuil de pauvreté dépassant les 40% de la population, l’Europe a manqué un autre grand rendez-vous de gestion de crise humanitaire, celui des flux migratoires venant du continent Africain et plus exactement de Syrie, d’Érythrée et de Libye.

La gestion de la crise grecque avait déjà révélé ce malaise profond qui touche l’Europe et qui concerne son manque de solidarité envers un de ses propres Etats membres. La crise migratoire reflète ce même manque de solidarité à une échelle continentale, selon le mot d’ordre du « tous contre tous ». C’est ainsi que la France et la Grande Bretagne s’accusent mutuellement de ne pas trouver de solution au problème des migrants arrêtés à Calais ou encore que les Etats d’Europe du Nord et de l’Est ne manifestent aucune volonté de venir en aide à l’Italie ou à la Grèce pour se répartir la charge des flux migratoires. Après tout, ce n’est pas la faute des Etats du Nord que les pays du Sud font frontière avec la Méditerranée!

Les Etats d’Europe du Nord s’appuient de ce fait avec grande opportunité sur le règlement Dublin II qui déclare l’Etat sur le territoire duquel le migrant a d’abord mis pied responsable pour examiner la demande d’asile. Il s’agit d’un système totalement inefficace qui plombe les capacités de gestion des migrants arrivant dans les Etats du Sud (notamment en Italie et en Grèce) depuis des années alors que les Etats du Nord préfèrent fermer leurs yeux quant à cette problématique.

C’est notamment la raison pour laquelle l’île italienne de Lampedusa a acquis une réputation internationale, non pas tellement en raison de ses plages paradisiaques mais davantage pour ses camps de réfugiés débordés depuis de nombreuses années et où des hommes et femmes chassés de leur terre d’origine survivent dans des conditions plus que déplorables. Avec le nombre croissant de conflits à travers le monde ces dernières années et surtout sur le continent africain, ce malaise européen a explosé. Depuis le début de l’année, quasiment 200 000 migrants ont traversé la Méditerranée. Il s’agit de la plus grande vague de migrants depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. La réponse européenne face à cette crise a été insuffisante dès le début.

L’angoisse irrationnelle face à l’accueil des migrants

La proposition de la Commission européenne qui consistait pour les Etats membres à adopter, très modestement, 40 000 migrants, n’a même pas fait consensus alors que l’Union européenne dépasse les 500 millions d’habitants. Pour vous donner une idée de l’impact général sur l’ensemble de l’Union: on parle de 0,008% de la population communautaire. En France, le nombre de demandeurs d’asile qui reçoivent une réponse positive par an est de 0,003% par rapport à la population d’ensemble. De quoi faire peur!

En effet, bon nombre d’Etats membres, sous l’angoisse de devoir céder encore un bout de souveraineté nationale surtout quant au contrôle de leur frontière, jugent le système des quotas inadapté et peu réaliste, en proposant en contrepartie l’instauration d’un simple système volontaire qui repose sur la bonne volonté de chacun. S’il ne s’agit pas de défendre le système des quotas, très insatisfaisant du fait qu’il est impossible de contraindre réellement les migrants à rejoindre leur famille et à se rendre plutôt dans un pays que dans un autre, il a pour le moins le mérite de vouloir contraindre les Etats de se tenir à un certain nombre de demandes favorables à accorder et de répartir sur des critères objectifs (population, taux de croissance, chômage) la charge des migrants. Il faut se demander quel est le bien-fondé de l’instauration d’un système volontaire sachant qu’une partie des Etats ne veut précisément pas accueillir de réfugiés, ou du moins même pas pour un nombre de 40 000 répartis entre 28 Etats membres. C’est cependant finalement ce qui a été retenu avant qu’on ne s’étonne du fait que certains pays ne jouent pas le jeu. Les évènements sont d’une tristesse absolue.

En décidant de ne pas prendre le chemin de la raison, de nombreux représentants politiques européens ont déjà fait gagner les extrémismes politiques dans leur pays. Ce sont eux les grands gagnants de cette crise migratoire, qui a poussé à l’inertie et à la paralysie les gouvernements de nombreux pays, craintifs de ne pas pouvoir se maintenir en place en faisant le minimum nécessaire. Loin semble le temps quand l’Europe, conscient de son rôle à jouer dans le monde et fier de ses valeurs solidaires et sociales, avait accueilli pendant la guerre au Vietnam 623 000 réfugiés en trois ans. En particulier en France, le décalage du discours politique d’aujourd’hui avec celui d’il y a tout juste quelques décennies est particulièrement frappant. Alors qu’elle est aujourd’hui très indécise et mal à l’aise pour assumer son devoir d’humanité, il faut savoir que le pays des droits de l’homme avait connu une mobilisation très importante à la fin des années 1970 pour sauver non pas moins de 120 000 réfugiés vietnamiens et cambodgiens fuyant la guerre, notamment sous l’influence d’intellectuels et du monde politique. C’était la démonstration d’un geste à la hauteur d’une grande nation telle la France et dont je vous fournis la preuve qu’il n’est pas tombé aux oubliettes quarante ans plus tard.

L’Europe déchirée face à l’afflux migratoire entre Etats hostiles et Etats accueillants 

Le visage de l’Europe actuelle est une Europe où un Etat tente de faire prévaloir ses intérêts au détriment d’un autre, une Europe qui n’arrive pas à mobiliser un minimum de moyens pour entreprendre un geste de solidarité qui serait tant nécessaire pour sauver son honneur et être en accord avec ses valeurs sociales et solidaires qui ont pourtant contribué à son essor et qui font la fierté de tant d’européens convaincus dans tous les pays européens.

Cette nouvelle fracture européenne surgit en raison du fait que de nombreux Etats européens refusent, pour des raisons électorales évidentes, d’accueillir les migrants ou au mieux d’en accueillir certains de manière très restrictive sachant que ceci pourrait leur couter extrêmement cher en voix électorales, tant ils ont abandonné l’idée de la nécessité de convaincre leur population du fait que l’Europe et ses libertés fondamentales constituent une opportunité, nécessitant de nombreuses perfections, mais constituent tout de même une opportunité et non une raison d’angoisses.

Sans vouloir rentrer dans le détail sur ce point précis, mais pour contrecarrer cette évolution, il s’agira notamment de travailler sur des voies qui permettraient de convaincre les citoyens du bien-fondé de la mondialisation tout en développant des voies permettant de se protéger contre ses méfaits, notamment à travers le patriotisme économique, ainsi que de trouver des moyens pour pouvoir associer ces derniers à un partage de richesses plus égalitaire. En bref, la mondialisation ne peut pas être comprise et profiter qu’aux élites, car les temps sont graves. En effet, la tentative d’un retour aux frontières et d’un repli sur soi gagne continuellement en terrain et avec elle la montée des nationalismes. Un sondage Viavoice réalisé pour le journal Libération a révélé que 49% des Français souhaitaient que la France accueille moins de migrants. Il va sans dire que cette situation reflète celle qui prévaut dans de nombreux pays européens, si ce n’est pire. En même temps, il convient d’affirmer que non pas tous les Etats manquent aussi cruellement à leur devoir d’humanité.

Ainsi, en 2014, selon les chiffres d’Eurostat, sur un total d’environ 180 000 migrants ayant réussi à demander l’asile, l’Allemagne a accueilli 47 555 migrants, la Suède 33 025 alors que la France n’en a accueilli que 20 640 et le Royaume Uni 14 065. Si ces pays font face à des vagues migratoires d’ampleur différente, les taux de réponses positives, plus représentatifs à cet égard, nous montrent que certains pays sont beaucoup plus accueillants envers les demandeurs d’asile que d’autres. Ainsi, si le taux de réponse positive a été quasiment de 80% en Suède, de 59% en Italie, de 42% en Allemagne et de 39% au Royaume-Uni, il n’a en revanche qu’été de 22% en France, avant de s’effondrer pour n’atteindre que 11% en Croatie et 9% en Hongrie.

La prise de contrôle des flux migratoires comme seule solution viable à long terme

Face à ces réalités, il est essentiel que l’Europe prenne en main son destin qui doit être celui de promouvoir la solidarité sur le continent et au-delà, et de se mettre d’accord sur un nombre beaucoup plus généreux de migrants à accueillir qui tienne compte de la gravité de la situation, et ceci par une voie légale qui consiste à transporter en sécurité et par ses propres moyens les migrants des côtes africaines en Europe.

Pour ce faire, il existe plusieurs solutions qui doivent être mises en œuvre simultanément. De prime abord, il est impératif que l’Europe mette en œuvre des moyens afin d’organiser, en coopération avec les Nations Unies, un système de lutte sur place contre les filières criminelles des « passeurs » qui embarquent les migrants sur les plages africaines. Ensuite, en même temps qu’il faudra nécessairement renvoyer les migrants entrés illégalement en Europe et qui ne sont pas considérés comme étant des « réfugiés », il s’agira de créer une voie légale qui transporte les réfugiés par bateaux sous le contrôle des autorités européennes. Au lieu d’un laisser faire inacceptable, l’Europe doit pro-activement prendre le contrôle de la situation et tenter au mieux d’encadrer cette migration massive. L’instauration d’un système légal et encadré pourra à moyen terme dissuader l’arrivée de bateaux fournis par des passeurs sachant que les migrants pourront réguler leur situation sur place et qu’ils seront très certainement renvoyés au cas où ils ne seraient pas reconnus comme étant des réfugiés et tenteraient de rejoindre le continent européen par des voies illégales. Finalement, il sera nécessaire d’harmoniser les règles européennes concernant les droits des réfugiés afin d’éviter un afflux de migrants massif dans certains pays européens et non dans d’autres, indispensable à une répartition plus égalitaire.

A plus long terme, l’Europe doit aussi, à travers une certaine légitimité regagnée en ayant pour le moins démontré sa volonté de reprendre la maitrise de la situation, peser sur les affaires internationales pour tenter de mettre fin par des moyens économiques, diplomatiques et militaires au chaos syrien, lybien ou irakien, source des principales migrations actuelles.

Une telle entreprise est certes extrêmement compliquée et connaitrait de nombreuses failles, d’incohérences et d’imperfections, mais pour le moins elle aurait le mérite de démontrer une certaine solidarité européenne à travers la mise en commun de moyens afin de prendre le contrôle de la situation et présenterait l’innovation d’une position commune européenne face à des enjeux internationaux, pouvant constituer un premier pas vers une réelle union politique et recrédibiliser l’Union européenne sur le plan international.

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