Après la colère et l’indignation, place à la réflexion et à la proportion

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Le choc est immense. Paris, la France et au-delà le monde entier ont été marqués par les évènements de vendredi dernier. L’indignation et la colère montent envers les terroristes. La misère qui a envahi Paris est terrible, les morts déplorables et la souffrance de leurs proches est tant insupportable qu’inimaginable. Cependant, en dépit de ces émotions extrêmes, le débat public doit être réfléchi et les actions proportionnées.

Les djihadistes n’ont pas encore réussi leur opération de déstabilisation et il est toujours possible de les en empêcher. Un tel acte terroriste que celui du vendredi 13 novembre n’a pas autant d’objectifs de court que de moyen et de long terme. Le piège que les djihadistes tendent est simple : répondre à la haine par la haine.

Ce piège qui est resté le même depuis toutes ces dernières années a fonctionné à merveille lors des attentats du 11 septembre 2001. Le monde occidental a fait ce qu’il ne fallait pas faire : se précipiter dans une guerre ingagnable contre le terrorisme et diviser encore davantage le monde arabe et les peuples d’Orient qui se sont trouvés confrontés aux actions de non-sens de la coalition en Afghanistan et surtout en Irak.

Si la situation géopolitique d’aujourd’hui est bien sur très différente que celle qui prévalait au début des années 2000, la stratégie des terroristes est restée la même. Il s’agit d’exacerber les clivages, principalement dans les pays du Moyen-Orient et en Europe, mais pas que, entre un islam moderne ou progressiste et le salafisme et plus précisément le djihadisme. Car ce que les attaques de vendredi ont démontré est surtout que l’on veut s’attaquer avant tout à la modernité et au style de vie occidental peu importe que l’on soit chrétien, musulman, juif, orthodoxe ou athée.

La complexité d’une double approche à la fois interne et externe

La réponse de la France à ces attentats doit être mure et réfléchie.
Sur le plan interne, il ne faut pas tomber dans les amalgames tout en distinguant ce qui est nécessaire de distinguer. C’est-à-dire qu’il doit être possible d’admettre qu’il y a aujourd’hui un problème avec l’Islam en France, notamment avec les courants salafistes, mais qu’on ne peut pas se retourner contre l’ensemble des personnes de confession musulmane vivant en France, qui sont des Français et qui pour une très large majorité rejettent virulemment ces idéologies terroristes. La France doit sortir soudée de cette rude épreuve et pour cela il est nécessaire de réunir au sein de la Nation tous les Français, peu importe leur origine et leur religion, qui partagent les idéaux républicains. Se retourner contre les musulmans en France serait la pire des idées à adopter. Il faut maintenant, plus que jamais, assumer le fait d’intégrer cette vaste majorité de Français de confession musulmane, qui rejette ces actes terroristes abjectes, au sein de la société française.

Décortiquer les amalgames et rendre inaudibles les opportunismes politiques, notamment de l’extrême droite, doit être une des priorités de tous les républicains. A moyen terme, il faut lutter à ce titre contre la ghettoïsation de certaines villes, c’est-à-dire l’isolation de certaines populations dont une large partie issue de l’immigration, et qui rend difficle leur intégration au sein de la société. Emblématique en ce sens est l’exemple des mères des collégiens de Montpellier qui luttent contre l’isolation sociale de leurs enfants et qui sont pour de nombreuses personnes devenues une sorte de symbole de ce clivage social et culturel en France qu’il faut entraver. La nation française doit se construire ensemble et l’école ainsi que la mixité sociale de manière générale jouent à ce titre tout naturellement un rôle fondamental. 

La parole citoyenne sera plus que jamais déterminante pour s’opposer aux amalgames et aux opportunismes politiques. Il convient à ce titre de citer un exemple: au lieu de parler de déradicaliser des Francais revenant sur le territoire francais partis faire le djihad en Syrie et en Irak, de nombreuses voix s’élèvent pour les décheoir de leur nationalité afin de pouvoir les expulser. Si l’article 25 du code civil prévoit déjà la possibilité de décheoir les bi-nationaux qui ne sont pas nés francais de la nationalité francaise  quand ils ont porté atteinte notamment aux intérêts fondamentaux de la nation, il faut être prudent quant au recours de cette possibilité ouverte par la loi voire son extension aux bi-nationaux nés francais.  En effet, expulser ces personnes du territoire francais par pur opportunisme lié au fait qu’ils ont une autre nationalité que celle de la France est en réalité une “fausse bonne idée”, capable d’exacerber encore les clivages existants et de donner de facto une légitimité ainsi qu’une porte de sortie aux terroristes. Il est donc important de prendre en compte tous les aspects des mesures envisagées afin d’appréhender de la manière la plus effective toute personne radicalisée.

Aussi, il faut prendre conscience de la nécessité de lutter contre la déstabilisation de certains lieux de cultes qui sont confrontés à des pressions de radicalisation et de former des imams en France qui soient responsabilisés à travers un statut qui les protège, permettant leur formation et leur rémunération. En effet, la situation actuelle qui consiste dans le fait “d’importer” des imams du Maroc, d’Algérie ou de Turquie qui ne connaissent ni la langue, ni la culture francaise est une situation très insatisfaisante qui renforce les communautarismes et constitue un frein à l’intégration au sein de la société francaise.

Sur le plan international, la situation est d’une extrême complexité à laquelle il n’existe pas de solution simple. De prime abord, il faut s’intéresser aux financements de l’organisation Etat islamique et révéler l’identité des financiers. Ensuite, il faut qu’une coalition des pays du Moyen-Orient, et non pas une coalition menée par l’Occident, se forme pour lutter contre la prolifération de l’Etat islamique en Syrie et en Irak. Le monde occidental n’a fait que renforcer la haine envers lui de par le fait d’intervenir de manière permanente au Moyen Orient. Il faut cesser ces interventions répétées au nom de valeurs « universelles », perçues comme élément de domination occidental qui ne peuvent concorder avec la réalité politique et sociale dans ces pays. La volonté des Etats-Unis, appuyée par de nombreux pays européens, « d’aller installer la démocratie » notamment en Irak a été un échec fondamental et a donné naissance dans les prisons à l’organisation Etat islamique. Il faut donc reconnaître que ces guerres contre le terrorisme ne fonctionnent pas et que la volonté occidentale de construire des régimes politiques « démocratiques » de haut en bas ne résultent que dans un déchainement de haine et de violence.

Ce n’est pas une coïncidence que de nombreux pays arabes, comme l’Afghanistan, l’Irak ou l’Egypte notamment, ont pu trouver une certaine stabilité politique lors des mouvements de décolonialisation au cours du XXe siècle car ils ont pu se construire par eux-mêmes. Les Européens devraient savoir que l’instauration de la paix et de la démocratie est un processus long, périlleux et redondant qui ne s’impose pas de l’extérieur. En revanche, venir en aide aux combattants locaux qui s’opposent aux terroristes, dont notamment aux forces d’opposition syriennes et aux peshmergas kurdes, est une nécessité car ce sont ces populations locales qui constituent la meilleure solution pour lutter contre le néant laissé par des décennies de guerre. Quoi qu’il en soit, la solution au conflit syrien devra nécessairement se traduire par une transition politique sous la direction et à l’initiative des Syriens.

Face à la situation actuelle et face au cercle vicieux dans lequel les Occidentaux se sont enfermés, il faut donc trouver un consensus avec les principaux acteurs locaux qui doivent progressivement prendre la main sur la situation en Syrie et en Irak, à la fois sur le plan militaire et politique. Ceci veut dire que la position occidentale doit s’apparenter à moyen terme à une mission d’appui à une coalition arabe qui soit respectueuse des différentes populations et ethnies cohabitant sur ces terres.

Si ceci s’apparente à une opération difficile et délicate, au vu notamment de la guerre fratricide inhérente au combat mené au Moyen-Orient qui oppose chiites et sunnites et qui complexifie une sortie de crise, il reste que le processus de paix au Moyen Orient ne pourra s’enclencher tant que les Occidentaux tentent d’imposer une solution au travers de luttes armées ou de régimes politiques artificiellement mis en place qui ne profitent pas du soutien du peuple. Il faut donc se concerter avec les principaux acteurs locaux et chercher une sortie de conflit qui doit avant tout être politique et qui profite du soutien d’une large coalition arabe qui doit pouvoir s’accorder sur ce point. Le sort de Bashar al Assad est naturellement un élément clé de la solution du conflit en Syrie. S’il est nécessaire de coopérer avec le régime syrien à court terme, notamment pour coordiner davantage la lutte contre l’Etat islamique, il est tout aussi évident qu’une solution politique à moyen terme nécessite son départ.

L’incertitude du sort réservé à Bashar al Assad ne doit cependant pas constituer un blocage de toute négociation entre l’Occident, les principales forces politiques syriennes et les pays du Golfe. Dans ce contexte, la réunion du Groupe international de soutien à la Syrie (GISS) qui a eu lieu le 14 novembre à Vienne et qui a réuni autour de la table notamment la Russie, la France, les Etats-Unis, l’Iran ainsi que d’autres pays arabes et européens est un signe positif.

La période qui s’ouvre nécessite donc des actions réfléchies et proportionnées de la part des décideurs politiques de manière à éviter de tomber dans les pièges que nous tendent les terroristes. Dans cette logique, les mots ont plus que jamais une importance primordiale. En effet, il faut éviter la rhétorique de guerre qui consiste à parler de “guerre contre l’armée terroriste de Daech”. Utiliser le mot “armée” qui a une portée institutionnelle et déclarer la guerre à une organisation terroriste n’a pas de sens et se révèle même être contraproductif car un tel discours légitimise les combats menés par l’organisation Daech qui se voit de facto attribuée une posture institutionnelle. Davantage qu’être en guerre contre le terrorisme, il faut lutter contre la prolifération des djihadistes et de leurs idées. Si cette nuance peut paraître artificielle en apparence, elle a en réalité tout son sens car elle oblige à nommer un adversaire contre lequel il est possible de se battre tant sur un plan politique que militaire. En revanche, en déclarant la guerre au “terrorisme”, on ne s’attaque non pas à une cible précise pour lutter contre un objectif déterminé mais on fait avant tout la “guerre” contre quelque chose que nous avons du mal à appréhender.

Une chose est certaine : l’unité de la nation française est le seul moyen de lutter contre la prolifération du terrorisme. Il ne faut pas se diviser de ceux qui condamnent avec la même vigueur ces actes abjectes qui ont frappé Paris, vendredi 13 novembre, peu importe leur origine, couleur ou confession. La France est grande quand elle est unie et cette grandeur est plus que jamais sollicitée afin de s’opposer aux divisions internes et externes qui tentent de déstabiliser le processus de paix qui règne sur cette grande Nation depuis un peu plus d’un demi-siècle.

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2 thoughts on “Après la colère et l’indignation, place à la réflexion et à la proportion

  1. Tu me permettras mon cher Alexis de différer de ton point de vue. A mon sens la situation est critique, sinon désespérée.

    L’erreur originelle et tragique est d’avoir attaqué l’EI avant qu’il ne nous ait attaqué. Voilà un an que l’Ouest balance ses bombes sur l’EI, alors qu’il ne nous avait rien fait. Une magnifique guerre préventive, la même que celle qui avait fait descendre des millions de gens dans les rues pour l’Iraq. Ici tout le monde a bu la propagande que l’EI est le diable, une guerre préventive est normale.

    Oui mais voilà, les bombardements ont fait des victimes colatérales, qui nourrissent le terrorisme. Tous les terroristes arrêtés le disent: ils viennent venger les enfants morts sous les bombes en Syrie. On peut comprendre que cela ne leur fait pas plaisir.

    Ils viennent donc poser des bombes chez nous, pour se venger. Chez nous, ça fait bien longtemps que l’on a oublié que l’on a commencé cette guerre. La populace est persuadée qu’ils viennent nous attaquer sans raison. La solution est toute simple: bombardons les. Le cercle infernal, plus de bombes, plus de terrorismes est enclenché.

    Bientôt on verra que les bombes ne sont pas efficaces. Nouveaux actes de terrorismes. Alors il faudra envoyer les soldats là-bas. Une occupation pour mettre fin au terrorisme, voilà qui rappelle des souvenirs.

    En France, c’est le précipice. La situation est similaire à l’Allemagne de 1931. En 1931, les communistes mènent une guerilla et posent des bombes. Un ennemi étranger, c’est les Russes qui les pilotent dit-on. En plus tous les leaders communistes sont Juifs. Les Allemands sont tellement heureux quand, enfin, un état fort met au pas les communistes en 1933, en les enfermant tous dans des camps. La droite se joint à l’extrême droite dans une union nationale sécuritaire.

    En France, la droite est déjà en train de parler de camp de ‘rétention’ pour les fiches S. Concept abscons pour des gens qu’on soupçonne de radicalisme, sans pouvoir le prouver. Toute la France applaudit les mesures d’exception de l’Etat d’Urgence: on devrait toujours être en Etat d’Urgence. Pas de paperasse juridique, on débarque chez les gens, on défonce la porte et on les arrête. Les Français adorent. Si on pouvait avoir cet état autoritaire pour quelques années, ce serait le rêve.Ca commence en 2017.

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    • J’entends la détresse d’une certaine partie des Français, et c’est la raison pour laquelle il faut insister sur la nécessaire modération du débat public. Ce n’est pas simple en période de surenchère sécuritaire, j’en conviens. Tout le monde veut être à la hauteur des enjeux de sécurité. Le président Hollande l’a lui-même dit, le pacte de sécurité l’emporte désormais sur le pacte de stabilité.

      La montée du FN et la droite qui se radicalise sont des phénomènes qu’on peut constater depuis plusieurs années maintenant et le risque d’une dérive autoritaire n’a certes jamais été plus élevé depuis l’après guerre. Cependant, je ne ferai pas nécessairement le rapprochement avec la situation des années 1930, où la population était plus facile à manipuler et où l’Allemagne s’était déjà largement enfoncée dans l’apocalypse en nommant Hitler Chancelier qui a malmené son peuple du début à la fin. S’il y a des rapprochements certains entre cette période et la période actuelle, je pense qu’elles ne peuvent toutefois pas être mises en comparaison directe.

      En ce qui concerne les camps de rétention, je pense qu’on est beaucoup dans la surenchère politique (par les mots) et je pense que, à part du fait que c’est une idée contraproductive, c’est complètement inefficace car cela ne fera qu’accroitre la stigmatisation et la détermination des personnes radicalisées. Mais à part le fait que ce n’est pas réaliste, c’est surtout extrêmement dangereux politiquement et le fait que ces idées sortent de la bouche (entre autres) d’un tenor de l’UMP (Wauquiez pour ne nommer que lui) est certes inquiétant.

      Parlant de surenchère, on parle trop souvent des 10 000 fichés « s » et on fait comme si tous étaient de potentiels terroristes, alors que ce n’est absolument pas vrai, même s’il y en a naturellement beaucoup. Pour le moment, il est envisagé de les assigner à résidence et certains veulent les expulser, je pense qu’il faudrait déjà faire un tri entre les différentes catégories des fichés S avant de se poser la question comment les neutraliser.

      Afin de ne pas s’enfoncer dans une guerre sans issue comme on l’a connue en Irak, il faut trouver rapidement une solution politique au conflit en Syrie avec les Syriens et travailler sur le rapprochement d’une coalition de pays arabes qui prenne progressivement le dessus sur la coalition internationale. L’Occident doit se retirer progressivement. On en est loin, j’en conviens, mais une solution politique en Syrie qui pourrait être trouvée dans les semaines à venir pourrait changer la donne. Reste à voir comment mettre ces intérêts en concordance avec ceux de la Russie, favorable à Bashar Al Assad dont le départ est une nécessité absolue pour cesser le conflit. Mais cette question ne doit pas empêcher une solution politique stricto sensu.

      En tout cas, comme je l’ai déjà dit, je pense que la France est assez lucide pour ne pas s’enfoncer dans ce piège autoritaire à long terme, même si le terrorisme ne donne pas lieu aux interrogations nécessaires d’une grande partie des citoyens et si des restrictions aux droits sont largement admises pour renforcer la sécurité en ces temps-ci et déjà depuis les attentats du 7 janvier. Mais pour autant je ne vois pas tout en noir. Il existe certes beaucoup trop de détresse en France, de nature économique et désormais la peur des djihadistes, ce qui n’arrange pas les choses, et l’extrême droite est à prendre très au sérieux en 2017, mais je continuerai à me battre contre ces idées et reste optimiste que le débat d’idées, qui caractérise la France plus que toute autre nation, est capable de l’emporter sur le long terme. Le chemin va être long et difficile et il faut en être conscient mais ce c’est pas pour autant qu’il faut tout voir en noir.

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