Le Brexit et l’Europe : Entre échecs, incertitudes et opportunités

 brexit

Le Brexit l’a donc bel et bien emporté. Le départ de la Grande-Bretagne est sans aucun doute une mauvaise nouvelle pour l’Union européenne, perdant de ce fait 60 millions d’habitants et avec eux une grande puissance économique au niveau mondial.

Les Britanniques renoncent de fait à la place sur mesure que l’Union européenne a bien voulu leur tailler, notamment en matière de contribution au budget européen depuis le fameux « i want my money back » de Madame Thatcher du début des années 1980.

Les raisons de ce vote sanction contre l’Europe, qui pourrait d’ailleurs se retourner rapidement en un vote sanction contre la Grande-Bretagne elle-même, tant celle-ci est dépendante de l’Union européenne, sont protéiformes.

Cameron, le mauvais stratège

Tout d’abord, il faut souligner l’échec de la stratégie du premier ministre David Cameron depuis les dernières élections législatives de mai 2015, lorsque l’organisation du référendum sur la sortie de l’Union européenne avait été conçue par ce dernier comme un argument majeur de campagne alors que les circonstances ne l’obligeaient pas au regard notamment du caractère plébiscitaire de sa réélection. Cameron est maintenant confronté à son échec et devra démissionner rapidement.

Les Britanniques se retournent vers l’Europe alors qu’ils sont eux-mêmes responsables de leur insatisfaction

Quant au vote, le « Brexit » témoigne de l’insatisfaction des citoyens britanniques à l’égard des politiques publiques qui ont été implémentées au cours des dernières décennies. La politique libérale est ainsi rejetée car elle se caractérise par une précarisation des classes moyennes devenue de plus en plus insupportable. L’erreur des Britanniques consiste dans le fait de considérer qu’ils s’en sortiront mieux en dehors de l’Union européenne alors que d’un côté, les alliances stratégiques deviennent de plus en plus importantes afin de relever les défis planétaires que ce soit au niveau du développement ou au niveau de la lutte contre les réchauffements climatiques et de l’autre les insatisfactions des Britanniques sont largement liées aux fractures sociales et à la précarisation issues d’une dérégulation de plus en plus accrue de leur propre économie, avec en première ligne la stratégie des bas salaires sensée favoriser la croissance mais qui précarise, voire asphyxie de plus en plus les classes moyennes.

Cette fracture sociale est la conséquence d’une longue histoire de libéralisme débridé qui démontre ses limites en Grande-Bretagne comme dans d’autres pays d’ailleurs, en témoignent notamment les élections américaines et l’investiture républicaine probable de Donald Trump.

Les causes de ce rejet de la part des Britanniques ne sont toutefois pas exclusivement à attribuer aux politiques libérales. La crise des migrants qui envahit l’Europe, couplé à un sentiment d’abandon des populations les plus précaires et la méfiance envers l’autre, autant d’éléments font que de nombreux citoyens deviennent des proies faciles pour les partis extrêmes qui exacerbant les sentiments nationalistes selon le fameux « c’était mieux avant » et attribuent la responsabilité à tout ce qui leur paraît étranger.

Ce sentiment d’abandon d’une franche de la population britannique, plutôt que de lui trouver des origines et causes intérieures liées à des politiques nationales, a systématiquement été, dans un esprit fédérateur, attribué à l’action des politiques européennes. Ce mensonge, entretenu et relayé depuis de nombreuses années par une grande partie de la classe politique britannique, et non pas simplement par les indépendantistes de l’UKIP ou Boris Johnson, l’ancien maire de Londres devenue la figure emblématique du « Brexit », a finalement mal tourné et en ayant tenté de curer la maladie avec les mauvais remèdes, il n’est pas certain que les années à venir puissent soulager la douleur des Britanniques, même en dehors de l’Union.

En d’autres mots, le bashing des Britanniques entretenu à l’égard de l’Union européenne a joué comme force du maintien de la cohésion sociale outre-Manche, menacée depuis longtemps par l’effet des politiques libérales exacerbant les tensions sociales sur l’île. La Grande-Bretagne est avant tout responsable elle-même de sa situation. Choisir l’Europe comme bouc-émissaire révèle le mensonge entretenu par les responsables politiques à l’égard des citoyens afin de se déresponsabiliser de leurs mécontentements. La Grande-Bretagne devra désormais en payer le prix et sera à l’avenir confronté à ses propres contradictions et à la résorption des tensions sociales existantes dans le pays dont elle ne pourra plus faire porter l’entière responsabilité à l’Europe.

L’intégration politique de l’Union européenne : serpent de mer devenu nécessité absolue

Pour autant l’Europe, et donc non pas simplement les institutions à Bruxelles mais l’ensemble des Etats membres, a aussi sa responsabilité dans ce désamour des Britanniques et des Européens envers elle de manière générale. En effet, la technocratie de Bruxelles qui prend des décisions d’un impact capital dans une absence de transparence et de contrôle démocratique flagrant ne peut que nourrir ce mécontentement de tous ceux se sentant abandonnés par leurs représentés.

L’Europe a besoin d’institutions plus démocratiques dotés de pouvoirs réels

L’intégration politique de l’Union européenne, avec un Parlement disposant de réels pouvoirs face à la Commission et au Conseil dans le cadre d’une gouvernance démocratique de la zone euro basée sur un intérêt commun à l’ensemble des Etats membres reposant sur des politiques économiques favorisant le recyclage des excédants des pays excédentaires vers les pays déficitaires, est indispensable afin de lutter contre la fuite des cerveaux dans de nombreux pays et pour assurer une certaine cohésion des peuples européens qui fait aujourd’hui de plus en plus défaut et qui risque de détruire tous les efforts d’unification qui ont été entrepris depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Les pères fondateurs de l’Europe et les principaux initiateurs de la monnaie commune avaient conscience que l’Union économique avait besoin d’une Union politique pour pouvoir subsister dans le long terme.

Pourtant, ils ne sont jamais parvenus à la construire. Face à une Union européenne qui se décompose, il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire de construire cette Union politique sur le fondement d’une grande légitimité démocratique reposant sur des pouvoirs importants dévolus aux instruments de décision législatifs et d’une transparence accrue à tous les niveaux. En guise d’exemple, un Parlement européen disposant d’un droit d’initiative des lois et d’une plus grande autonomie dans la prise de décisions au niveau européen, couplé à un registre de lobbys obligatoire et détaillé quant aux audiences accordées par chaque parlementaire aux divers groupes de pression peut inhiber en partie déjà nombreux des défauts des processus politiques qui ont terni la réputation des institutions.

Cette refonte des institutions devra nécessairement se dédoubler d’une politique étrangère et d’une défense européenne communes pour faire face aux défis géopolitiques particulièrement importants aujourd’hui. En effet, face à un continent en crise, confronté à un chômage de masse dans de nombreux pays et méfiant envers la mondialisation, la crise migratoire a révélé les échecs des politiques européennes en la matière.

Vers une Europe solidaire et sociale

Alors qu’une réponse commune aurait dû être donnée de manière précoce pour encadrer les flux migratoires arrivant en Europe et de les régulariser en dehors de nos frontières, avant le passage en mer, le manque de cohésion pour aborder sereinement ces défis a engendré une fracture entre ceux qui pensaient pouvoir accueillir tout le monde et ceux qui ne voulaient accueillir personne, un entre- deux insatisfaisant dont ont profité avant tout les extrêmes.

Au niveau de la fiscalité, il apparait aujourd’hui indispensable d’harmoniser davantage les taux d’imposition des sociétés et des personnes ainsi que d’interdire les pratiques d’optimisation fiscale agressives mises en œuvre par un certain nombre de pays et qui nuisent gravement à l’esprit de solidarité inhérent à une Union plus soudée et plus juste. A l’harmonisation fiscale doit s’ajouter aussi une harmonisation sociale, même progressive, qui puisse mettre fin au dumping social et à l’opposition des forces de travail au sein de l’Union européenne.

Dans ce contexte, tous les Etats membres ont un rôle à jouer et une responsabilité à assumer : l’Allemagne pour son obstination à mettre en œuvre des politiques de rigueur budgétaire qui ont été, et continuent d’être parsemées d’échecs ; la France pour ne pas assurer son rôle de modérateur en matière de politique budgétaire et quant à son absence totale sur les enjeux de la crise migratoire ; le Luxembourg, l’Irlande ou les Pays-Bas pour leurs pratiques d’optimisation fiscale nocives ; certains pays de l’Est pour mettre en œuvre un dumping social sans s’aligner dans la durée sur les conditions de travail dans les pays de l’Ouest etc..

Pour construire une Europe plus intégrée, il faudra que certains pays soient prêts d’abandonner leurs privilèges et/ou positions de domination au niveau européen dans un souci d’une Europe qui puisse se construire ensemble et non pas se concevoir comme un marché de concurrence acharnée entre différents Etats. De telles réformes nécessitent une refonte des traités et le transfert de compétences clés, en matière fiscale ou en matière de politique étrangère, traditionnellement réservés aux Etats membres vers des instances européennes disposant d’une légitimité démocratique suffisante afin de débattre sur les décisions à adopter avec l’ensemble de la représentation européenne. La responsabilité collective doit primer sur l’intérêt national et cette responsabilité doit s’imposer aujourd’hui de toutes parts afin de sauver le projet européen.

Actuellement, des voix commencent déjà à s’élever pour remarquer qu’un consensus suffisant afin de refondre le projet européen n’existerait pas et qu’il faudrait à l’avenir simplement trouver des accords sur des sujets tels que les migrations et la sécurité afin de donner un nouveau souffle à l’Europe. Les adeptes de la « Realpolitik » tentent de justifier beaucoup de choses sous cette terminologie et rejettent les idéologies sur l’Europe comme étant irréalistes. Ils oublient que nos sociétés démocratiques ont été bâties sur de telles idées et que leur renouvellement est aujourd’hui plus que jamais nécessaire. Ceci dit, une politique étrangère commune, même si elle est absolument souhaitable, ne suffira pas elle-même à restaurer la crise de confiance de laquelle souffrent les institutions. Il faut aller plus loin.

Quant aux Britanniques, au lieu de s’acharner sur eux et leur vote, il faut que l’Europe démontre maintenant qu’elle peut être plus qu’une somme d’intérêts nationaux éparpillés. L’enjeu est de taille car une chose est certaine : la désintégration de l’Europe, tout comme le statu quo d’une Europe divisée, signifieront de plus en plus le déclin de son influence dans le monde.

Il est temps de mettre fin au mythe que la sécurité et la prospérité pourraient provenir d’un repli identitaire. La sécurité et la prospérité, dans une Europe identitaire, repliée sur soi-même et donc isolée, n’existent pas. Ces objectifs ne peuvent qu’être atteints en allant vers l’autre et en tentant de peser sur les enjeux mondiaux. Dans ce contexte, le repli identitaire, ce fléau européen, est redevenu une menace majeure. Le dénoncer ne suffit plus aujourd’hui. Il est temps d’agir, en profondeur. The sooner, the better.

 

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