De la défaillance démocratique en Amérique

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Dans « De la démocratie en Amérique », Tocqueville écrivait: « Chez les peuples aristocratiques, il existe un certain nombre d’individus privilégiés, dont l’existence est pour ainsi dire en dehors et au-dessus de la condition humaine; le pouvoir, la richesse, la gloire, l’esprit, la délicatesse et la distinction en toutes choses paraissent appartenir en propre a ceux-là. La foule ne les voit jamais de fort près, ou ne les suit point dans les détails (…) »

Cet extrait, qui n’est à priori pas du tout sensé correspondre à la réalité d’une société démocratique dont les Etats-Unis ont à une époque servi d’exemple, évoque toutefois des similitudes frappantes avec le système politique américain d’aujourd’hui. En ce sens, il permet d’illustrer la crise démocratique d’une société dans laquelle une minorité puissante s’est accaparée le pouvoir et domine les enjeux politiques au nom, mais non pas toujours pour le compte, d’une majorité de plus en plus désabusée.

Trump comme symptôme d’une Amérique malade

L’investiture de Donald Trump comme candidat républicain à l’élection présidentielle met en lumière cette défaillance de la plus vieille démocratie « moderne ». 
En réalité, Trump, alors qu’il fait lui-même partie d’une certaine élite qui s’est crée un cercle d’influence considérable en raison de son importante fortune personnelle, a merveilleusement bien réussi à tirer capital de cette Amérique abandonnée à laquelle à priori tout l’oppose. Discours anti-élite et anti-immigration à l’appui, Trump se veut l’homme du peuple et séduit nombreux de ceux qui, précarisés par la baisse continue du niveau de vie des classes moyennes américaines, cherchent principalement des solutions identitaires à des problèmes socio-économiques.

Face à Trump, Hillary Clinton veut défendre une vision plus apaisée et plus à la hauteur des enjeux de son pays. Après avoir remporté la primaire démocrate, biaisée d’avance en sa faveur car disposant du soutien de la plupart des grands électeurs de son parti, elle a dû se rapprocher des soutiens de Bernie Sanders, son principal opposant dans son propre camp, en incluant notamment une proposition pour un SMIC à 15 dollars de l’heure et la gratuité d’accès aux universités pour les foyers gagnant moins de 125 000 dollars par an. Sans connaître le sort réservé à ces mesures une fois Clinton élue, elles ont le mérite de mettre sur la table le sujet essentiel des inégalités (sociales, culturelles, salariales) qui minent la cohésion de la société américaine et expliquent en partie le désarroi de nombreux Américains à l’encontre de leurs représentants politiques.

S’il existe peu de doutes qu’en l’état actuel des choses, Hillary Clinton ferait la moins pire présidente des Etats-Unis, il ne faut pourtant pas oublier que si la première doit aujourd’hui se trouver confrontée à Trump, c’est aussi car celui-ci puise sa légitimité auprès de nombreux citoyens américains du fait de dénoncer précisément une élite sponsorisée par de grands argentiers privés qui se transmet le pouvoir en famille de manière oligarchique et qu’Hillary incarne à merveille.

L’argent comme meilleur garant de la liberté d’expression

Il convient de rappeler à ce titre que depuis l’arrêt «Citizens United v. Federal Election Commission» de 2010, la Cour suprême des Etats-Unis a mis fin à toute limitation de financements privés des campagnes électorales au nom de la liberté d’expression. Sans vouloir rentrer dans un débat idéologique sur la conception et l’étendue des droits et libertés dans une société libérale, concrètement, cette décision ne fait qu’accroitre les risques de corruption et de conflits d’intérêts au sein de l’appareil démocratique américain, à tel point que même Jimmy Carter, ancien président des Etats-Unis, a pu déclarer que « le système de gouvernement aux États-Unis est oligarchique, corrompu et non-démocratique ».

De ce point de vue, Clinton est avant tout la candidate de la représentation d’intérêts privés. Elle a récolté presque 190 millions de dollars en financements privés, dont 77% par des grands donateurs, pour la simple primaire démocrate ce qui constitue quasiment le double par rapport au second en liste (Ted Cruz du parti républicain à 100 millions d’euros). Comparé à elle, Donald Trump n’a reçu que très peu de fonds de la part de grands donateurs privés (7% sur 27 millions de dollars levés) et n’a pas raté l’occasion d’en faire un argument majeur en s’estimant indépendant du fait qu’il finance sa campagne avec sa propre fortune personnelle.   

Une politique-spectacle au goût des médias et l’absence de débat d’idées

Devant une campagne électorale dans laquelle les histoires personnelles des candidats prennent une démesure formidable, le débat d’idées est complètement absent. Les derniers débats télévisés entre les deux prétendants à la Maison-Blanche en témoignent. Il apparait presque normal que les candidats passent la grande majorité de leur temps de parole à tenter de décrédibiliser leur adversaire davantage que de mettre en valeur leurs propres atouts et idées.

Une grande majorité des médias participe largement à l’existence de ce triste spectacle. Les médias, soucieux de maximiser leurs audiences et de rentabiliser leurs activités, ont dans un premier temps aidé à construire et à légitimer Donald Trump. En effet, celui ne serait pas ce qu’il est s’il n’avait pas pu compter sur l’attention et l’intérêt illimité de tout instant que les principales chaînes de télévision et une large partie de la presse lui ont porté et qui ont largement contribué à son investiture comme candidat républicain à la présidence.

Désormais, devant la menace d’une élection du candidat républicain, la plupart des grands médias, souvent les mêmes qui ont aidé à mettre le premier au centre de l’échiquier politique pendant de longs mois, font désormais très ouvertement campagne contre celui qu’ils considèrent représenter une menace pour la stabilité des Etats-Unis. A cet égard, toutes les attaques permettant de le décrédibiliser sont les bienvenues. En guise d’illustration, le moment de sortie de la récente vidéo, dans laquelle Trump tient des propos odieux illustrant son attitude envers les femmes, n’est certainement pas un hasard. Cette vidéo, désastreuse pour l’image de l’intéressé, aurait tout naturellement pu circuler plus tôt sur Internet et éventuellement empêcher que le candidat investi par son parti à la présidence puisse l’être en tenant des propos pareils à l’encontre des femmes. Mais le timing choisi pour dévoiler cette vidéo s’inscrit dans ce mouvement de décrédibilisation tardive que les médias, qui ont investi quasi-exclusivement dans Hillary Clinton tout en profitant pendant de longs mois de la politique-spectacle offerte par Trump, ont désormais amorcé afin de légitimer leur protégée démocrate.

Au final, la souhaitable élection d’Hillary Clinton est loin de résoudre la crise du système politique américain, rongé par l’argent et la prédominance des intérêts privés. Dans ce contexte, il faut réguler les campagnes électorales de manière à limiter les fonds privés issus de grands donateurs qui nuisent à la crédibilité des candidats à la présidentielle et alimentent les réseaux d’influence qui dominent de plus en plus les enjeux de la politique américaine au détriment de la volonté de tous les électeurs. De plus, il convient de mettre à jour les listes électorales dans chaque Etat afin de limiter les inscriptions multiples et de revoir le système d’élection des candidats à la présidentielle qui est trop complexe et dans lequel les grands électeurs, issus de procédures d’élection variant d’Etat en Etat, ont une prédominance par rapport aux électeurs lambda qui est le plus souvent très difficilement justifiable.

Hier encore puissance hégémonique incontestée, l’Amérique doit désormais plus que jamais résoudre les défis majeurs se posant sur son propre sol afin d’assurer la pérennité et la viabilité de son système politique car une chose est certaine: l’avenir des Etats-Unis nous concerne tous, qu’on soit citoyen américain ou non. 

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