L’échec de la campagne référendaire et le fossé grandissant entre la classe dirigeante et le peuple

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Le référendum du 7 juin dernier a démontré très clairement que les Luxembourgeois restent attachés aux valeurs de leur identité telles la nationalité et la langue. S’il était possible de s’attendre à ce que le « non » à la question de l’ouverture du droit de vote aux résidents étrangers réunisse une majorité des votants derrière lui, il n’était pourtant pas vraiment prévisible que quasiment quatre électeurs sur cinq se prononceraient aussi clairement contre les propositions issues de la majorité parlementaire en vue d’intégrer la réforme constitutionnelle prévue en 2017, en particulier quant aux deux autres questions posées concernant l’ouverture du droit de vote facultatif aux mineurs de plus de 16 ans et la limitation des mandats ministériels à 10 années consécutives.

L’expérience du 7 juin dernier a ainsi démontré qu’il existe de plus en plus un fossé entre les représentants et le peuple luxembourgeois, un fossé qui pendant la campagne référendaire a été quelque peu ébloui du fait d’un lobbying important du « oui » mais qui finalement n’a pas pu masquer un malaise allant crescendo. En ce sens, la campagne référendaire a démontré qu’une grande partie des Luxembourgeois ne se sont pas retrouvés dans le débat et ont préféré rester discret quant à leur opinion sur les questions posées.

Une raison qui peut être mise en avant pour expliquer un tel comportement relève de l’insuffisance du débat politique à cet égard. En effet, les partisans du « non » à la campagne référendaire se sont trouvés trop souvent assimilés à des luxembourgeois ultra – conservateurs, hostiles aux étrangers et ayant « peur » de perdre leur identité. De surcroit, sur les réseaux sociaux, les partisans du « non » étaient souvent mis dans le même sac qu’une minorité exprimant des commentaires indignes, odieux et homophobes. Sans vouloir relayer une parole victimaire, une plus grande différenciation des partisans du « non » aurait été souhaitable et aurait largement contribué à un gain de qualité du débat politique.

Ceci n’est cependant qu’une explication très partielle de l’échec de la campagne, qui révèle des malaises bien plus profonds.

En premier lieu, la campagne a été initiée par le Parlement et non pas par le Gouvernement. En ce sens, on aurait pu s’attendre à ce que le Gouvernement laisse le Parlement s’occuper du déroulement de la campagne et ne s’implique pas de manière pro-active en tant que militant du « oui ».

En effet, tout le monde se rappelle du lapsus du vice-premier ministre Etienne Schneider qui a confondu les modalités de la double condition de l’accès du droit de vote aux résidents étrangers sur une table ronde diffusée par la radio « 100,7 » ainsi que des mots du premier ministre Xavier Bettel qui a déclaré vouloir prendre son « batôn de pèlerin » afin de s’engager en tant que président du parti « DP » dans cette campagne.

Cette attitude profondément militante qu’à eu le Gouvernement à l’égard du référendum est en partie responsable de ce vote rejet que constitue le « non » à ces trois questions. Il faut savoir à ce sujet qu’un référendum tourne très vite, si on ne fait pas tout pour l’éviter, dans un exercice plébiscitaire, qui trouve son enjeu davantage dans les personnalités politiques derrière une idée que dans l’idée elle-même. Il faut donc prendre les précautions nécessaires afin d’en faire un débat d’idées et non pas de partis politiques et d’hommes politiques. Cependant, nous avons royalement échoué dans une telle répartition des rôles. En réalité, le Gouvernement n’a pas la légitimité de s’investir aussi profondément dans la campagne référendaire, seul le Parlement peut répondre de manière satisfaisante à ce rôle. Il est impératif d’en tenir compte à l’avenir afin de ne pas refaire les mêmes erreurs.

De ce fait, il faut aussi s’interroger sur l’opportunité du double rôle du premier Ministre en tant que président de son parti politique et chef de l’exécutif. Une telle double-fonction donne un très mauvais exemple à la fois pour l’idée d’un renouveau politique qui n’est pas pris au sérieux par les partis mais aussi en aboutissant à une atteinte à la légitimité de la position de chef de parti, qui doit être occupée par une personnalité qui puisse se consacrer à part entière à sa tâche et qui dispose d’une relative autonomie par rapport au Gouvernement, même si certains membres de son parti en font partie. Il n’est pas anormal, pour ne pas dire que c’est un signe d’une certaine vivacité et dynamique, qu’un parti regroupe différents courants et puisse aussi être en partie en désaccord avec la politique gouvernementale ou exprimer certaines réserves par rapport à la politique exercée par l’exécutif.

Cependant, en étant premier ministre et chef d’un parti politique, une telle dynamique est pour le moins rendue beaucoup plus difficile, voire impossible, car qui aurait la légitimité et le courage dans le propre parti de dénoncer ou d’exprimer son désaccord avec certaines des positions du gouvernement dans une telle constellation? Il ne s’agit pas de dire que Xavier Bettel fait un mauvais travail en tant que président de son parti, mais un parti politique doit avoir un lien avec la base de ses militants et adhérents en les laissant s’exprimer et en ayant à leur tête quelqu’un qui puisse représenter différents courants au sein d’un même parti et assurer un lien avec les membres qui peuvent le cas échéant être aussi des membres du Gouvernement. Il faut en ce sens, et c’est vrai pour d’autres partis politiques aussi, reconstruire les partis en donnant du poids à la base pour éviter ainsi qu’un tel désaveu comme on a pu le connaître dimanche dernier à l’égard du gouvernement ne puisse se reproduire.

Il convient de relever en ce sens aussi les propos tenus par le ministre des affaires étrangères Jean Asselborn sur le plateau d’RTL, qui s’était fait inviter pour défendre notamment la limitation des mandats ministériels à dix années consécutives, ce qui au regard de son propre parcours politique était pour le moins un peu malheureux. Alors que tous les téléspectateurs avaient très vite compris que Monsieur Asselborn était personnellement opposé, du moins non pas très favorable à la limitation des mandats ministériels, il a tenu à défendre la position de son parti politique en tentant de militer pour un « oui » à cette question. Une telle loyauté inconditionnelle à l’égard du parti politique, loyauté qui va aussi loin qu’on substitue l’avis personnel à celui du parti s’ils sont en contradiction, n’a cependant absolument rien d’héroïque, mais révèle le symptôme d’un des plus grands maux de notre temps qui consiste dans la fausse idée que les partis politiques devraient adopter une ligne commune, quelque peu une sorte de pensée unique, pour souligner leur position et leur cohérence politique. En réalité, c’est cette uniformité des partis politiques qui fait que les citoyens ne se reconnaissent plus dans le débat politique.

Un changement doit intervenir dans la conception que les partis ont du débat politique. Ce qui constitue une fatalité, ce n’est pas, en tant que membre d’une sensibilité politique, d’exprimer un avis différent de celui du parti, mais c’est au contraire de penser devoir bec et ongles défendre une position partisane alors même qu’on ne la partage pas. Il n’y a en réalité pas pire pour discréditer la politique aux yeux des citoyens. Au Luxembourg, cette logique partisane est encore renforcée du fait d’un découpage absurde du pays en quatre circonscriptions électorales qui ne donne pas la possibilité aux électeurs de voter pour les personnalités politiques qu’ils souhaitent, mais uniquement pour des partis politiques et les candidats de la circonscription respective, et tout ceci avec une grande tradition du « panachage », dans laquelle l’électeur peut donner son vote à l’ensemble d’une liste d’un parti.

Il faut absolument saisir la nécessité de donner la possibilité aux électeurs de voter en premier lieu pour les personnalités politiques qu’ils souhaitent et non pas pour des partis politiques. Un tel changement de logique aurait comme conséquence de donner une plus grande légitimité aux représentants élus et de faire porter aux candidats des idées issues de courants divers d’un parti et non pas de réduire exclusivement tout programme électoral au consensus qui résulte d’une synthèse des diverses idées exprimées par les membres et surtout les cadres d’un parti. Les partis politiques ont un rôle très important à jouer, mais celui-ci doit consister dans la conciliation de différents courants au sein de ce dernier et non pas dans la volonté de répandre une pensée unique.

Ceci étant dit, le Gouvernement doit maintenant aller de l’avant et finalement tenter de résoudre le déficit démocratique par une approche intégrative qui passe par une simplification de l’accès à la nationalité luxembourgeoise ce qui aurait déjà pu être fait depuis deux ans. Il semble d’ailleurs que ce message soit passé en tant que l’exécutif s’est engagé à déposer un propre projet de loi qui va dans cette direction. Il faut aussi reconstruire les partis politiques en les érigeant du bas vers le haut et non pas l’inverse, afin de donner la possibilité aux militants de se retrouver et de s’exprimer davantage. Enfin, il faut donner du poids aux citoyens d’une manière générale en les associant plus à l’élaboration des décisions car s’il y a un constat qu’il convient aussi de faire après ce référendum, c’est que les luxembourgeois sont plus que volontaires à s’exprimer quand leur avis leur est demandé.

A cette fin, il faut donner un certain crédit à la majorité parlementaire qui a pris l’initiative du référendum, même si les membres de l’opposition affirment qu’elle n’y aurait pas eu recours si elle avait disposé d’une majorité des deux tiers à la Chambre. Il reste que le DP, le LSAP et Déi Gréng ont le mérite d’avoir eu recours à cet instrument précieux pour donner une voix au peuple. Le fait de recourir à la démocratie participative doit donc être encouragé et c’est la raison pour laquelle il serait erroné de demander la démission du premier Ministre, car autrement, le Luxembourg risque de vivre le même trauma face à l’instrument référendaire que la France qui depuis l’échec du référendum de 1969 et la démission du Général de Gaulle n’a quasiment plus eu recours à cet instrument à un niveau national.

L’exercice de la démocratie doit donc être profondément réformé au Luxembourg, à la fois en développant une plus grande assise démocratique par l’incitation et l’accès simplifié à la nationalité et en revoyant profondément les modes d’exercice du pouvoir démocratique, à la fois au niveau des partis politiques qu’au niveau du découpage électoral. Quoi de mieux que de lancer un débat en ce sens à l’aune de la révision constitutionnelle de 2017?

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